🐝 Équilibre

Qu'est-ce que le vivant ? Et pourquoi vous en faites partie

Ferme en pierre perchée au-dessus d'une rivière encaissée, entre forêt et rochers : l'ancrage dans le vivant

Vous passez peut-être huit, dix, douze heures par jour derrière un écran. Vous mangez devant, vous marchez le nez sur votre téléphone, vous dormez avec lui à portée de main. Et malgré tout ce confort, quelque chose grince : une agitation qui ne retombe jamais, un sommeil qui répare mal, une anxiété de fond dont on ne trouve pas la cause. Avant de parler d'abeilles, de montagne ou de jardin, je veux poser une question toute simple, mais fondatrice pour ce pilier de l'Académie : qu'est-ce que le vivant, au juste, et où vous situez-vous là-dedans ?

Le vivant, ce n'est pas un décor

On a pris l'habitude de parler de « la nature » comme d'un paysage : quelque chose qu'on regarde par la fenêtre du train, qu'on visite le week-end, qu'on met en fond d'écran. Un décor. Or le vivant n'est pas un décor, c'est un fonctionnement.

Le vivant, c'est tout ce qui naît, échange de la matière et de l'énergie avec son environnement, s'adapte, se reproduit et meurt. La faune : les animaux, des grands mammifères jusqu'à l'insecte que vous écrasez sans y penser. La flore : les plantes, les arbres, les herbes folles qui percent le bitume. Mais aussi ce qu'on oublie presque toujours : les champignons, qui ne sont ni des plantes ni des animaux et forment sous terre des réseaux immenses ; et le sol lui-même, qui n'est pas de la poussière inerte mais un tissu grouillant de bactéries, de vers et de racines. Une cuillère de terre de forêt contient plus d'êtres vivants que d'humains sur la planète.

Retenez ce mot, parce qu'il va revenir : un écosystème, c'est simplement une communauté d'êtres vivants et le milieu où ils habitent, tous reliés par ce qu'ils se donnent et se prennent les uns aux autres. Une mare, une haie, une prairie, une forêt : autant de petits mondes où chacun tient un rôle.

Tout est relié : la leçon de mes ruches

La reine des abeilles entourée de ses ouvrières sur un rayon : la colonie fonctionne comme un seul organisme

Je conduis une vingtaine de ruches réparties sur 2 ruchers, en Saône-et-Loire, avec la miellerie Le Montimiel. Et si je devais montrer à quelqu'un ce qu'« être relié » veut dire, je l'emmènerais ouvrir une ruche. Parce qu'une colonie, ce n'est pas un sac d'abeilles : c'est un super-organisme. Des dizaines de milliers d'individus qui, séparément, ne survivent pas, mais qui ensemble régulent leur température, se nourrissent, se soignent et décident, sans chef. La reine ne commande rien ; la colonie s'auto-organise pour le bien commun.

Maintenant, élargissez le cercle. Cette colonie ne vit pas en vase clos. Ses butineuses vont chercher le nectar et le pollen des fleurs, et en passant de l'une à l'autre, elles transportent le pollen qui permet aux plantes de se reproduire : c'est la pollinisation. Pas de pollinisation, pas de fruits ni de graines. Pas de graines, pas de plantes l'année suivante. Pas de plantes, plus rien à manger pour les herbivores, ni pour les oiseaux, ni pour vous. Une abeille qui butine un pommier n'est pas en train de « faire du miel » : elle est en train de fabriquer les pommes de l'automne prochain.

La ruche m'a appris ceci mieux qu'aucun livre : rien ne vit seul. On ne domine pas le vivant, on y participe, ou on l'abîme.

C'est ça, l'interdépendance : un fil qu'on tire quelque part et qui fait bouger tout le reste. On appelle biodiversité la richesse de ce tissu vivant : le nombre d'espèces et la densité des liens entre elles. Plus il y a de fils, plus le filet est solide. Quand on en coupe trop, le filet cède, et il cède sans prévenir. Mes abeilles sont aux premières loges de cette fragilité : c'est aussi pour ça que j'en parle si souvent, et c'est le sujet d'un autre article si vous voulez creuser : ce qu'il faut savoir avant votre première ruche.

Le point que tout le monde oublie : vous en faites partie

Trèfles en fleur butinés en été : la flore, maillon nourricier de l'écosystème

Voici le cœur de cet article, et l'idée la plus importante de tout ce pilier. On a fini par croire que l'être humain était à côté du vivant : au-dessus, en spectateur, en gestionnaire. C'est faux. L'être humain est le vivant. J'en fais partie, vous aussi, au même titre que l'abeille, le chêne ou le champignon.

Biologiquement, votre corps est un écosystème à lui seul : vous abritez dans vos intestins des dizaines de milliers de milliards de bactéries sans lesquelles vous ne pourriez ni digérer, ni vous défendre correctement contre les maladies. Vous respirez l'oxygène que produisent les plantes ; vous mangez du vivant à chaque repas. Il n'y a pas de frontière étanche entre « vous » et « la nature ». La frontière est une illusion moderne, née le jour où l'on a commencé à passer sa vie entre quatre murs.

Et il n'y a pas que la biologie. Votre système nerveux (la mécanique qui gère votre stress, votre calme, votre vigilance) a été façonné par des centaines de milliers d'années passées dehors, à marcher, à guetter, à grimper, à s'adapter au froid, au chaud, à l'effort. Ce corps-là n'a pas été conçu pour rester assis huit heures et sursauter à chaque notification. Quand vous vous sentez tendu sans raison, ce n'est pas vous qui êtes cassé : c'est un animal fait pour le dehors, enfermé dedans.

Ce que le contact du vivant change, concrètement

Ce n'est pas de la poésie de brochure. Le simple fait de remettre votre corps en contact avec le vivant produit des effets qu'on ressent en quelques jours. Voici ce que j'observe sur moi, et ce que me disent la plupart des gens qui s'y remettent :

  • L'ancrage. Poser ses mains dans la terre, sentir le vent, entendre autre chose qu'un moteur ou une alerte : l'attention se pose. On appelle ça « revenir dans son corps » : sortir du mental qui tourne en boucle pour habiter l'instant.
  • Le stress qui redescend. Marcher en forêt, s'occuper d'un animal, jardiner : ces gestes lents font baisser la tension nerveuse de fond. Le corps comprend qu'il n'y a pas de danger, et il relâche.
  • Le sommeil. S'exposer à la vraie lumière du jour et bouger dehors recale l'horloge interne. On s'endort mieux, on dort plus profond. C'est gratuit, et rien n'égale ça.
  • La clarté mentale. Après une heure dehors sans écran, les idées se remettent en ordre toutes seules. Beaucoup de mes meilleures décisions sont venues au rucher ou lors d'une randonnée en pleine nature, pas devant un tableur.

Ancien moniteur d'escalade et éducateur sportif, je passe encore beaucoup de temps en montagne, et je pratique la slackline, cette sangle tendue entre deux points sur laquelle on apprend à tenir en équilibre. Sur la slackline, impossible de penser à ses mails : le moindre parasite dans la tête et vous tombez. Le vivant, et l'engagement du corps qu'il réclame, vous forcent à être présent. C'est peut-être son plus beau cadeau à une époque qui fait tout pour vous distraire.

Un homme en équilibre sur une slackline tendue entre deux arbres, bras écartés, dans un pré baigné de lumière

Renouer : par où commencer

Bonne nouvelle : renouer avec le vivant ne demande ni matériel coûteux, ni déménagement à la campagne, ni performance. Ça demande surtout de décider d'y retourner, régulièrement, un peu. Voici les portes d'entrée, dans l'ordre où on peut les pousser :

  • Observer. Le geste le plus sous-estimé. S'asseoir dix minutes dehors et regarder les oiseaux, les fleurs, les insectes. L'attention est le début de tout lien.
  • Marcher dehors. Sans destination, sans écran, sans podcast. Juste avancer et laisser les sens se rebrancher.
  • Jardiner. Même trois pots sur un balcon. Mettre les mains dans la terre, suivre le rythme d'une plante qui pousse : c'est un rappel physique que vous appartenez à un cycle.
  • S'occuper d'un être vivant. Un animal, une ruche, un potager. La responsabilité d'un autre vivant vous relie à lui, et vous sort de vous-même.
  • S'exposer aux éléments. Le froid, la pluie, le soleil, l'effort. Votre corps est fait pour les affronter, pas pour être maintenu à 21 degrés toute l'année.

Aucune de ces portes ne demande de mode d'emploi compliqué. Le plus dur n'est pas de savoir comment faire : c'est de couper l'écran et de sortir la première fois. Le reste vient tout seul, parce que votre corps, lui, sait très bien où il doit être.

Comprendre que vous faites partie du vivant, ce n'est pas une idée jolie de plus. C'est le socle. Tout le reste de ce pilier (l'apiculture, les sports de nature, l'équilibre du corps) découle de cette bascule. Le jour où l'on cesse de se voir à côté de la nature pour se savoir dedans, on ne regarde plus jamais une abeille, un arbre ou une averse de la même manière. Et on comprend enfin pourquoi rester coupé du dehors coûte si cher, en silence.


En bref
  • Le vivant, pas un décor qu'on regarde, un fonctionnement : des échanges de matière et d'énergie entre tous les êtres vivants.
  • Écosystème : une communauté d'êtres vivants reliés entre eux et à leur milieu (une ruche, une mare, une forêt).
  • Interdépendance, tout est relié : sans pollinisation, pas de fruits ni de graines l'année suivante.
  • Vous en faites partie : biologiquement (bactéries, respiration) et nerveusement, l'humain est vivant parmi le vivant, pas à côté.
  • Renouer : observer, marcher dehors, jardiner, s'occuper d'un être vivant, s'exposer aux éléments.

Le jour où l'on cesse de se voir à côté de la nature pour se savoir dedans, on ne la regarde plus jamais de la même façon.

Vous savez pourquoi. Passez à la pratique, accompagné.

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